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Les Juifs en Asie


                                                                                 Juifs chinois de Kaifeng

Bouddhisme et judaïsme

Entre traces et récits, légende et histoire
Lionel Obadia
Traversant les millénaires, le bouddhisme et le judaïsme paraissent n’être entrés en contact qu’à la fin du XXe siècle et ce dans le contexte des nations occidentales. Loin de se réduire à une simple « découverte » mutuelle, cette rencontre se révèle au contraire au cœur d’un entrelacs complexe de questions d’ordre généalogique. Ce sont des enjeux sous-jacents aux débats actuels sur les rapports entre le judaïsme et le bouddhisme, où la nature et l’interprétation des « traces » mêlent et confondent les discours scientifique et apologétique.
2Dans l’optique d’une histoire des religions « classique », le caractère tardif et inédit d’une rencontre réunissant deux traditions religieuses aussi importantes s’explique aisément par référence aux différences constatées entre leurs propriétés intrinsèques, ainsi qu’à leurs dévelop pements culturels et géogra phiques : alors que le bouddhisme rayonnait sur tout le continent asiatique, le confinement du judaïsme aux limites des mondes chrétien et musulman a considérablement restreint ses possibilités de contact direct avec le bouddhisme, d’où la mutuelle indifférence que ces deux religions se sont témoignée au cours de l’histoire. Une telle représentation ne résiste pas à l’épreuve des faits.
3La présence du judaïsme en Asie ainsi que les contacts que la tradition abrahamique a entretenu avec les religions extrême-orientales sont, en fait, loin d’être méconnus des historiens des religions modernes. Le judaïsme d’Asie – en particulier sous ses formes sinisée et indianisée – occupe une place tout à fait identifiée dans les sciences religieuses contemporaines et est un domaine d’étude en plein essor. Son objectif – la reconstitution des modes de vie et les vicissitudes d’une diaspora éparpillée entre l’Asie mineure et l’Extrême-Orient – se heurte néanmoins à plusieurs difficultés. La principale réside sans doute dans la variété des indices et des témoignages dont dispose actuellement la communauté savante. Ceci soulève plus de questions que n’apporte de réponses précises.

Trajectoire historique : traces, indices, preuves

4L’implantation de la diaspora juive en Asie, loin du monde chrétien et « à la périphérie   de l’islam » n’est pas à proprement parler un phénomène historique localisé, mais un processus étendu dans le temps et dans l’espace. Les communautés juives d’Asie sont, à ce jour, disséminées entre, d’une part, l’Inde, la Chine (Hong-Kong) et le Japon pour les plus importantes (plusieurs milliers d’individus), et d’autre part, Singapour, la Thaïlande, la Corée du Sud, la Chine continentale, l’Indonésie, Taiwan et la Birmanie pour les plus réduites (moins de trois cents individus). Brossé à grand traits, l’itinéraire des commu nautés juives en Asie part du bassin méditerranéen, suit les routes de communication de l’Asie mineure (la Turquie et la Perse) et d’Asie centrale (via les actuels Turkménistan et Kirghizstan), pour parvenir au nord puis au sud de l’Inde, et enfin plonger au cœur de la Chine. Pressés de s’expatrier pour des raisons politico-religieuses (en premier lieu, les persécutions dont ils faisaient l’objet), les migrants juifs nour rissaient également des ambitions de nature économique. En suivant les traces des marchands musulmans, ils furent appelés à jouer un rôle essentiel dans les échanges et dans le développement local de l’économie monétaire, et se sont par ailleurs implantés près des ports ou des voies commerciales terrestres. Quelles qu’aient été les motivations à l’origine de cette diaspora, les civilisations confucéenne et hindouiste se sont avérées bien plus hospitalières et – nonobstant d’inévitables périodes d’oppression – bien moins hostiles pour les juifs que ne l’ont été les environnements chrétiens ou musulmans. Certaines communautés ne se sont fixées en Asie que de manière temporaire (comme ce fut le cas à Shanghai) pour fuir, par exemple, la montée du nazisme en Europe dans les années 1930 et 1940.


5L’ancienneté, la pérennité et le poids démographique des commu nautés d’Inde et de Chine (continentale) font néanmoins de ces deux dernières des objets privilégiés de recherches sur le judaïsme d’Asie. Leur origine reste toutefois encore assez mal connue. Celle-ci se fond dans le creuset mythique des temps bibliques et balance perpétuellement entre la légende et l’histoire événementielle. Outre les traditions orales et textuelles locales et les annotations dispersées dans les récits de voyageurs, les matériaux utilisés à des fins de reconstruction historique ne sont parfois que de simples traces. Les chercheurs doivent ainsi se satisfaire d’éven tuelles proximités phonologiques et/ou séman tiques entre des termes hébreux et les langues vernaculaires, de comparaison entre des termes de parenté ou des catégories religieuses, ainsi que de reliquats d’une culture matérielle dont l'inventaire et l’examen sont rendus difficiles par la présence massive d’influences stylistiques asiatiques.

Communautés juives en Inde

6Plusieurs communautés juives se sont établies en Inde à Cranganore, Cochin ou encore Bombay. A une première vague de migration, sans doute originaire de Perse et d’Asie centrale (au IVe, au Ve ou au VIIIe siècle), s’adjoint une seconde issue du Portugal et d’Espagne (au XVIe siècle) et enfin de Perse (les Baghdadi) au XVIIIe siècle. L’histoire des juifs de Cranganore, une communauté distincte de la première vague et consignée sur des tablettes de cuivre dont il existe trois traductions fort différentes, est très ancienne. Fuyant la pression portugaise au XVIe siècle, elle fusionnera ultérieurement avec une autre communauté, celle de Cochin. Un groupe distinct des précédents, les Bene Israël fait, quant à lui, remonter sa présence en Inde à plus de deux millénaires. Etablis au Bengale, ils se seraient dispersés à travers tout le pays et notamment sur la côte du Malabar. L’histoire de ces communautés hésite entre une généalogie longue, qui remonte directement au règne du roi Salomon, et des généalogies plus courtes associant les différentes vagues d’émigration vers l’Asie au démantèlement du royaume d’Israël (722 avant J.-C.), à la des­truction du second temple (70 après J.-C.) ou, enfin, à l’ex pulsion des juifs de Jérusalem (135 après J.-C.). Récemment la fondation de l’Etat d’Israël, en 1948, fut à l’origine d’une impor tante migration des Bene Israël, qui ont pratiquement disparu d’Inde, et des juifs de Cochin, où réside encore une communauté numériquement importante, ultime témoignage vivant du judaïsme indien.

Communautés juives en Chine

7Le judaïsme chinois, s’est, pour sa part, progressivement fondu dans les milieux confucéen ou musulman et il n’en demeure actuellement que des vestiges. Il n’en est pas moins ancien. Si on le fait parfois remonter à la période Han (du IIIe siècle avant J.-C. au IIIe siècle de l’ère chrétienne), le périple des juifs à destination de la Chine a sans doute débuté entre le VIIeet le IXe ou le Xe siècles. Les avis des spécialistes divergent en fait quant à savoir si les juifs chinois étaient originaires d’Inde et auraient gagné la Chine sous la dynastie Song (960-1279) ou s’ils ont, comme leurs co-reli­gionnaires indiens, rejoint l’Asie à partir de la Perse, après la destruction du second temple de Jérusalem. L’existence de larges communautés, quoique révélée par les voyageurs arabes dès le IXe siècle, n’est attestée que bien plus tardivement dans des récits de voyageurs, comme ceux de Marco Polo ou de Jean de Marignolli, et dans les missives des jésuites installés à Pékin qui devaient n’en informer l’Occident qu’au XVIIe siècle. Leur présence dans la ville de Kaifeng aurait abrité la plus large communauté juive de l’empire du milieu, dont une synagogue reconstruite à plusieurs reprises. Elle est attestée par des stèles gravées à des dates différentes (1489, 1512 et 1663 pour les plus « lisibles »), offrant des versions controversées – parce que discordantes – des généalogies prophétiques mais aussi de l’origine des juifs chinois.

Controverses

8Confondus avec des musulmans ou avec des chrétiens, – quand ils n’étaient pas purement et simplement convertis –, dis paraissant des archives et des récits durant de longues périodes (en Inde, entre les XIIIeet XVe siècles) avant d’y réapparaître subitement, alternati vement absents des catégories religieuses locales ou pleinement identifiés (en Chine, comme Zhuhu ou encore Wotuo – terme contesté par l’historien chinois Wen Tu-Chien), les juifs d’Asie se laissent difficilement saisir par l’histoire et l’anthropologie. Leur visibilité est largement fonction, par ailleurs, d’enjeux politiques ou stratégiques (c.-à-d. les rivalités qui les opposaient aux autres représentants de religions « étrangères »).


9La publication récente de l’ouvrage The City of Light (1997) par David Selbourne a, de plus, révélé la fragilité des témoignages sur lesquels repose l’histoire du judaïsme asiatique. The City of Light a été présenté par son auteur comme la traduction d’un texte rédigé par un commerçant juif nommé Jacob d’Ancona qui aurait séjourné en Asie au XIIIe siècle. Sur bien des points plus plausible que le récit de Marco Polo, l’ouvrage a pourtant suscité une vive polémique au sein des cercles académiques. Il comprendrait trop d’omissions ou d’erreurs factuelles pour ne pas susciter les plus grandes réserves dans la communauté des historiens modernes. Les refus répétés de Selbourne de fournir le manuscrit original à des fins d’expertise ont achevé de convaincre qu’il s’agissait d’un faux.

10S’il avait effectivement existé, Jacob d’Ancona n’aurait pas été le premier voyageur de confession et de culture juives dans l’histoire des grands explorateurs médiévaux de confession chrétienne, tels Jean Plano de Carpini (arrivé en Asie en 1245) ou de Guillaume de Rubrouck (en 1253). Outre l’antériorité du voyage d’Ancona (entre 1270 et 1273) sur celui de Marco Polo, le principal enjeu autour de la publication de Selbourne est de nature historique et anthropologique. A la différence de ses prédécesseurs, qui n’ont jamais foulé le sol de l’Asie du Sud (en particulier Benjamin de Tolède, dans les années 1160), le récit d’Ancona offrait un manuscrit rédigé de la main d’un témoin direct qui aurait permis de trancher la question de la démographie des juifs de Zaitun, celle des juifs de Chine dans leur ensemble et aurait fourni un matériau précieux pour l’examen des mécanismes d’acculturation des communautés désormais disparues.

De la trace à l’origine : enjeux généalogiques

11A certains égards, l’intérêt des débats autour de telles « traces » réside au moins autant dans la possibilité qu’elles offrent de combler les carences d’une histoire événementielle que dans les appropriations dont elles ont récemment fait l’objet à l’occasion d’événements qui allaient inaugurer une série de contacts réguliers entre le bouddhisme et le judaïsme en Occident et en Asie.

12Après une première rencontre avec le quatorzième Dalaï-lama sur le sol américain en 1989, un groupe de rabbins et d’intellectuels juifs a entrepris de se rendre en Inde, à Dharmasala sur l’invitation du chef spirituel du bouddhisme tibétain, justifié par le désir de celui-ci d’approfondir sa connaissance de la tradition juive. Cette amorce de dialogue inter-religieux s’est prolongée par deux visites du Dalaï-lama en Israël (en 1994 et en 1999). Les débats ont cette fois porté sur des « similitudes » constatées entre les destinées des nations juive et tibétaine, en l’occurrence, l’expérience de la haine et du déracinement, l’attachement à une terre et une histoire sacrée, et surtout, le souci, témoigné de part et d’autre, de préserver les traditions culturelles et religieuses en situation d’exil. L’exemplarité de la nation tibétaine, répondant par la « non-violence » à l’annexion par son voisin chinois – qui a valu le prix Nobel au Dalaï-lama en 1989 – revêtait en fait une signification particulière dans le contexte israélien où certains mouvements juifs, ralliés à la cause tibétaine, cherchent également une solution pacifiste au conflit qui les oppose à leurs voisins palestiniens.

13Dans le même temps, le bouddhisme – au même titre que d’autres religions extrême-orientales – rencontre un écho de nature plus « existentielle » auprès d’Occidentaux d’origine juive (en particulier aux Etats-Unis et en Israël même) dont l’engagement, à défaut d’être statisti quement significatif, à donné naissance à la catégorie des JuBu (Jewish Buddhists), une synthèse identificatoire mêlant des « racines juives et des pétales bouddhistes » (selon l’expression de Lieberman). L’écrivain Roger Kamenetz, acteur et témoin de cette double rencontre, voit dans les « similitudes » qu’il constate entre la mystique juive et la mystique bouddhique (1994) une explication plausible – mais non exclusive – à l’attrait des juifs pour le bouddhisme. Mais c’est sous la plume de l’historien américain Nathan Katz que l’idée de parenté (analogique), sous-jacente à ces réflexions, est étendue à sa seconde acception (généalogique). Spécialiste des contacts antiques et médiévaux entre la nation juive et les traditions bouddhistes, Katz a suggéré, à plusieurs reprises, l’existence d’une inter -fécondation religieuse et culturelle entre la nation juive et les nations asiatiques d’Asie du Sud (bouddhiste et hindouiste) à une époque médiévale. Ceci permet d’expliquer les affinités actuelles entre le bouddhisme et le judaïsme – qu’elles prennent la forme du dialogue inter-religieux ou de conversion.

14Pour intéressante qu’elle soit, la démarche de N. Katz est loin d’être originale. Elle s’inscrit dans une idée aujourd’hui répandue selon laquelle le succès du bouddhisme en Occident participerait moins d’une découverte que d’une redécouverte, une affirmation elle-même inspirée d’une idée de type diffusionniste selon laquelle les philosophies et doctrines religieuses de l’Occident auraient été nourries d’influences indiennes. Devant l’absence manifeste d’influence bouddhiste dans le christianisme et le judaïsme d’Occident (du moins avant leur confrontation actuelle avec les traditions bouddhiques établies dans les nations occidentales), on ne peut alors que s’interroger sur la mystérieuse opération qui aurait permis que se conserve, dans les tréfonds d’un improbable inconscient collectif, un « héritage boud dhiste » et que ce dernier soit réactivé après des siècles de léthargie.

Epilogue

15De toutes les tentatives de réinvention de l’histoire, où s’entremêlent rencontre interconfessionnelle et généalogie histo rique, la plus originale est sans doute celle proposée par David M. Bader, lui-même JuBu, qui offre un bel exemple de synthèse entre l’humour juif et la sagesse bouddhiste. En préface de son Zen Judaism (2002), recueil de haïkus à destination des Occidentaux, l’auteur réécrit, contre toute exactitude historique mais avec le ton décalé qui a fait les beaux jours de l’humour juif new-yorkais, le mythe fondateur du bouddhisme  :

 « La pratique du judaïsme zen » écrit-il  « remonte au fameux Bouddha Gautama du VIe siècle avant J.-C. (…) Il était connu sous le patronyme de Siddhârta, de son vrai nom Sidney Arthur Bouddha. Les parents du Bouddha, Max et Helen, étaient un couple aisé de la banlieue de Kapilavatthu. Ils étaient fiers de leur fils Sidney qu’ils vénéraient presque (…). Les professeurs du Bouddha avaient prédit qu’il deviendrait un jour un grand sage. L’idée effrayait ses parents : pourvu qu’il fasse son droit d’abord ! Mais Sidney avait d’autres plans. Jeune homme las de sa vie confortable et affecté par la souffrance qu’il observait autour de lui, il se décida à renoncer à tous ses biens et devint un moine mendiant. “ Moine ? s’écria son père, c’est un métier, ça ? ” »

socio-anthropologie.revues.

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